L’aquarium, entre thérapie et introspection

« (…). Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin et il ne goûtera pas de la Mort. »
Evangile selon Thomas, (p. parte log.18)

 

 

Les aquariums jouent un rôle thérapeutique indéniable. Et ceci en divers domaines. C’est là un fait aujourd’hui dûment établi.

 

On ne compte plus les hôpitaux et homes pour personnes âgées qui entretiennent de volumineux bacs à la grande joie des patients et résidents. Ceux-ci ne cessent de s’adresser au personnel soignant pour obtenir des renseignements sur tels poisson, crevette, escargot ou plante qu’ils ont particulièrement découverts et observés. Dans bien des cas, le coin de l’aquarium devient le lieu où l’on cause, où, familles et patients se retrouvent, échangent… et même nourrissent les pensionnaires aquatiques. Au point que cette pratique pourrait sembler à première vue contreproductive, tant il est vrai que les heures du personnel hospitalier ne sont pas gratuites. Pourtant, la présence d’un aquarium dans un tel lieu se révèle indiscutablement thérapeutique. Voici quelques témoignages.

 

Le chef d’un service de chirurgie de l’Hôpital St Louis à Paris se félicite de l’installation d’un aquarium « Cette acquisition offre la possibilité aux patients de prendre le temps d’observer la vie des poissons avec un effet apaisant apporté par l’eau elle-même. », déclare-t-il.

 

Mais s’est-il interrogé sur les vraies raisons de cet effet thérapeutique ?

Plusieurs équipes ont démontré les effets bénéfiques de la présence d’un aquarium sur la tension artérielle des patients. « Après vingt minutes d’observation du bac, on constate un abaissement significatif de la pression sanguine » affirme le personnel soignant.

 

Mais comment cela s’explique-t-il ?
 A l’Hôpital Robert Debré à Paris, un aquarium a été spécialement conçu et aménagé pour accompagner les patients atteints de troubles alimentaires. La nutrition des poissons est assurée par les malades eux-mêmes, qui établissent et réalisent ainsi de nouvelles voies d’approche quant à la signification du phénomène nutrition, cette fonction étant ainsi entrevue sous un nouvel aspect. Le principe thérapeutique semble prometteur.

 

Mais comment et par quelles voies agit-il ?
Au Centre Médical de l’Université du Texas, des jeunes de 10 à 17 ans, diabétiques (type 1), ont eu à s’occuper des soins et de la nutrition de « Combattants « de Chine, (après directives, bien entendu) : trois mois plus tard, le taux de sucre sanguin de ces malades s’était abaissé alors que ce taux, paraît-il, s’était péjoré durant ce même laps de temps chez le groupe contrôle (lequel n’avait donc pas reçu de poisson à soigner).
Aucune explication n’accompagne ce rapport médical.

 

D’autres considérations intéressantes concernent la résistance à la douleur. De nombreuses observations démontrent que chez les enfants, les techniques de diversion, notamment l’observation d’un aquarium durant cinq minutes, abaissent le seuil de la douleur, dans certains cas pour une durée de 30 minutes !

 

Un aquarium peut-il jouer le rôle d’un anesthésique, d’un hypnotique ?
Quoi qu’il en soit, cette constatation n’est désormais plus à démontrer : l’eau et les poissons, et par conséquent la présence d’aquariums, induisent chez bon nombre de patients atteints d’affections diverses, une gamme d’effets psychiques et somatiques bénéfiques, de types modérateurs voire régulateurs. Mais quel peut bien être le principe actif sous-jacent ?

 

Nous n’avons pu trouver jusqu’ici, parmi les descriptions de rapports médicaux entrevues, aucune réponse à cette question. Cela ne semble pas préoccuper les thérapeutes qui pourtant sont, semble-t-il, heureux de dévoiler leurs observations.   On rétorquera il est vrai, qu’à l’Hôpital St-Louis à Paris, l’eau est dite exercer un effet apaisant sur le patient (cf. ci-dessus). Mais à nouveau, il s’agit d’une constatation plutôt que d’une explication : comment l’eau exerce-t-elle son effet apaisant?
Dans un registre parallèle, il conviendrait de cerner les motifs poussant les gens, le public, pratiquement quiconque, à approcher un aquarium, à s’intéresser à ce qui s’y passe, à se sentir à ce point concerné que parfois… c’est le déclic ! - « Ça y est, je me décide, je m’en vais acquérir un aquarium, je me sens aquariophile en herbe ! »

 

Avez-vous déjà rencontré un réfractaire, un allergique aux aquariums, pour tout dire, un « aquariophobe »  (le terme est même inconnu du dictionnaire !)?

Pourquoi héberger des poissons?... Comment faire affleurer au niveau de l’entendement, au niveau du conscient, les tenants et aboutissants de pareilles motivations? De telles raisons seraient-elles surtout d’ordre esthétique, ou alors avant tout scientifique, ou au contraire affectif, sinon peut-être toutes à la fois ?

Il n’est pas aisé de partir à la découverte, en soi-même, de ses paysages intérieurs, pour trouver réponse à de telles questions. En effet, il est de coutume de n’aborder que ce qui, extérieur à soi, se passe sous nos yeux (ex. : les constats thérapeutiques relevés ci-dessus par les médecins).

 

Exceptionnellement, décrochons un miroir et contemplons-nous de face : tentons de dé-couvrir ce qui est couvert, recouvert ; cherchons à accéder à notre être profond. La vitre frontale de l’aquarium reflèterait-elle, tel un miroir, ce que l’on ressent au tréfonds de soi ?

En tout premier lieu, saisissons bien le fait que “vouloir” disposer chez soi d’un aquarium est quelque chose de particulier. On ne “veut” pas un aquarium comme on veut une voiture grand sport, un manteau de vison ou une rivière de diamants. “Posséder” un aquarium ne vise pas à épater autrui, flatter son amour-propre, son petit orgueil personnel. (Vous me direz qu’il y a des exceptions... Oui, d’accord... malheureusement...).

 

De fait, il y a autre chose qu’une question d’orgueil face aux autres. Mais quoi donc ?

Avant tout, celui qui fait l’acquisition d’un bac, désire disposer chez lui d’un petit morceau de nature (un micro-écosystème plus ou moins naturel). Cela procure chez chacun pour ainsi dire, cette impression indéfinissable de dépaysement, proche peut-être d’un retour aux sources: le regard part à la découverte du merveilleux, de l’enchantement, du mystérieux. Un mystérieux non pas comparable à celui des contes de fées, mais un mystérieux appartenant au réel, bien organisé dans ses molécules, ses teintes et ses dégradés, ses formes et ses développements, sa dynamique. La vision sera tôt ou tard propulsée puis confinée dans les sphères de l’émerveillement, tant la vie aquatique est étonnante. Ce monde peut défier les rêves les plus osés, les aptitudes imaginatives les mieux entraînées. Pourtant inséré dans le strict réel, le milieu aquatique n’a de cesse de se dérober tout en s’imposant: vous vous retrouvez à l’affût pour le cerner; il est là devant vous, à portée de main, et pourtant il vous échappe partiellement. Vous croyez l’avoir enfin saisi - et de fait vous en avez capté maintes bribes - mais toujours, quelque chose demeure hors de votre portée. Décevante entreprise? Non! Grisante! Parce que, progressivement, un tout, d’abord fragmentaire, s’organise, pour qui sait voir. Un puzzle prend forme et dévoile son sujet. Et un aquarium, à cet égard, est un maître ; un maître qui vous apprend à réfléchir, mais premièrement à regarder et finalement, à concevoir.

 

Car vient enfin le moment à partir duquel l’observateur se mue en créateur :  ayant saisi de quelle façon s’engrènent les rouages il lui devient possible d’intervenir opportunément.

Saisir. C’est là toute une dialectique : voir amène à comprendre et comprendre invite à s’interroger plus avant. S’interroger suscite un re-voir avec plus d’attention, de finesse et de perspicacité, avec une volonté de percevoir toujours plus, encore mieux, ce qui amène à saisir avec plus de rigueur, d’entendement, d’où de nouvelles interrogations. Alors ? On « re-regarde » ! Et la spirale poursuit ses spires, d’observations puis de réflexion, de ré-observations mieux ciblées… et de fait, cette spirale n’a pas de fin.

 

Venons-en au coeur de ma démarche: de quelle introspection peut-il bien s’agir, lorsque deux yeux, bien entraînés à voir, entrevoir puis comprendre et réajuster, contemplent un aquarium?

 

Au début tout au moins, c’est bien de contemplation qu’il s’agit. D’une double contemplation: celle de mon aquarium, et celle de moi-même (en contemplation). Et ceci dans un mouvement à vrai dire unique, au point que cette double contemplation devient simple, unidirectionnelle, aussi curieux que cela puisse paraître.

 

Ce petit joyau qu’est mon aquarium, limpide et scintillant, devient alors mon double, mon être intime, mon moi profond, mon être non conscient, lové dans les douillets retranchements de sa régression.

 

Quiétude initiale. Age d’or. Béatitude originelle.

 

Tel Narcisse au bord de l’eau, n’en finissant pas de se mirer et s’admirer, je m’ouvre à la découverte de mon être intérieur, tout à mon aise et tout à mon origine, blotti dans un repli de l’utérus maternel, mon océan amniotique. De fait, en plongeant mes regards dans ce milieu liquide, où règne, enfin retrouvée, mon originelle apesanteur, telle une plongée libre en apnée, je remonte à ma genèse et retrouve mon “être au monde” initial, mon émergence toute première à la vie, dans la sécurité sans faille du milieu maternel originel. Ni chaud ni froid n’existent encore.

A scruter mon aquarium, je me glisse sans effort dans une limpidité semblable à celle que dispense la généreuse tiédeur des lagons au sein desquels, au début des âges, émergea la vie: quiétude retrouvée par cette immersion bienfaisante, les conditions mêmes de mes premiers instants.

Je me conçois et me retrouve à mon point initial. Et par là même, se conceptualisent en mon entendement mes racines toutes premières, mon émergence et mon commencement existentiels. Emanant de mon aquarium, s’impose et surgit en moi le symbole de l’environnement dans lequel les balbutiements de ma vie d’être humain s’exprimèrent en tout premier lieu.

 

Cette lumière douce et vive à la fois, qui ruisselle et rejaillit en de multiples scintillements, puis se condense en miroitements, est bien celle - retrouvée - qui, franchissant les parois abdominales et utérines maternelles, atteignait mes fragiles rétines, alors que, tel le ressac des vagues faisant crisser le sable corallien, le rythme cardiaque maternel apaisant scandait mes premiers horizons sonores : sécurisante présence.

 

Au coeur de cette limpidité rythmée, ce chatoyant poisson, tour à tour agressif ou débonnaire, peureux ou téméraire, territorial ou pélagique, devient un moi-même homme-poisson, pétri tour à tour de l’arc-en-ciel de tous les sentiments possibles. Et la vitre frontale de l’aquarium qui me sépare de mon double, se mue en un miroir réfléchissant ma propre image. Il me devient soudain difficile de me situer, de m’identifier. Qui suis-je ? Une sirène ? Où suis-je ? Un sentiment m’envahit, celui de me sentir tout à la fois aussi aquatique que terrestre, aussi embryon qu’adulte.

En moi soudain, prend forme une révélation: moi cet embryon, tout autant que moi ce poisson, nous avions et avons en partage le milieu liquide comme milieu de vie, quatre paires d’arcs branchiaux, une épine dorsale ainsi qu’une série de structures anatomiques communes. S’impose dès lors mon appartenance aux poissons ; un poisson prolongé, un poisson qui aurait un peu grandi, évolué.

 

Et dans ma réflexion présente, je me surprends à tenter l’approche d’une relation particulière, celle de moi-même au réel, sans intervention de tiers. Pas une once de “social”, de pré-conditionnement, d’empreinte étrangère dans cette démarche : contempler un aquarium, c’est retrouver l’intégrité de la relation directe, non souillée, non verbale, avec le Donné Universel tel qu’il est contraint à se livrer fondamentalement. C’est recouvrer la vision première et essentielle, celle de l’enfant en moi, autant que celle de l’enfant que je fus, dont le regard interrogeait la Création et en prenait connaissance et conscience, sans interposition d’un autre ou des autres. Cela sous-entend ou présuppose une magistrale évacuation du conditionnement reçu! J’en suis au stade où le monde social n’existe pas encore. En une telle relation directe de la personne à ce qui existe, il n’y a point d’idées reçues ou préconçues, non plus que de voix narquoises ou indiscrètes ; aucun regard accusateur ou envieux, pas de jugement sur soi de la part d’autrui ni l’inverse non plus. Et encore moins de bonne ou de mauvaise conscience. Relation vraie, enfin, sans “contemplateur” ni contemplé.

Bienfaisante quiétude foetale.

En de telles conditions, comment dans son aquarium, héberger ses petits protégés sans mettre tout en oeuvre pour qu’ils vivent et survivent, pour qu’ils prospèrent et se reproduisent, pour que le bien-être que l’on se souhaite à soi-même inconsciemment leur soit identiquement prodigué, consciemment?

C’est ainsi par exemple que nous nous surprenons tous, un jour ou l’autre, à prendre conscience que gaver son poisson le plus cher (et il ne s’agit pas ici de prix coûtant) confère plus de joie que de se nourrir soi-même.

Il se révèle que contempler un aquarium suscite une évocation de son origine personnelle.

Un tel retour sur soi, ou plutôt un retour aux sources de soi-même, dans une démarche plus ou moins consciente, est un acte inducteur d’effets thérapeutiques, qui transcende les vicissitudes vécues et laisse au dehors de soi les traumatismes et les cicatrices de la vie dont personne n’est exempt. … effets thérapeutiques aussi bien à l’égard de la sphère psychique (l’ensemble des activités de l’esprit) que de la sphère physiologique (l’ensemble des fonctionnements de l’organisme).

 

Parce que nous sommes des adultes au plein sens du terme, chers lecteurs et lectrices, nous saurons découvrir et comprendre les aspects et les effets thérapeutiques de l’aquariophilie. Au travers de notre aquarium et de nos poissons, nous saurons redécouvrir l’adolescence que nous n’avons jamais quittée et qui sommeille sans cesse en nous, l’adolescence mais aussi l’enfance ; puis le nouveau-né, le foetus, l’embryon, jusqu’à l’oeuf transparent qui fut à l’origine de chacun de nous. Voilà où nous conduit l’aquariophilie.

Comme le Petit Poucet avec ses cailloux blancs, nous saurons désormais retrouver le chemin de la maison, la maison de nos origines. Nous saurons alors, l’œil ouvert, admirer la limpidité et la simplicité autant que la grandeur des mystères aquatiques qui nous mènent, telle une thérapie, au mystère de notre commencement!

 

 

                                                                                                                      J. Bovet

                                                                                                            jbovet@net2000.ch



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